HISTOIRE DU TONNERROIS
Où l’on flâne, pas après pas, dans l’histoire d’une ville de Champagne devenue bourguignonne
Il y a des villes qui se visitent, des villes qui se lisent et des histoires qui se cheminent. Tonnerre est de celles-là. Posez le pied sur ses pavés, et voici que le passé vous chuchote à l’oreille des noms de reines, d’espions travestis, de peintre japonais égaré sur les chemins de Bourgogne, de sources qui n’ont jamais livré leur secret. Avançons nos pas sur l’histoire de Tonnerre.
Premier pas — Une ville de Champagne égarée en Bourgogne
Tonnerre, que l’on croit bourguignonne jusqu’à sa moelle presque rabelaisienne, fut longtemps une ville de Champagne. Les cartographes d’autrefois ne s’y trompaient pas et inscrivaient : « Tonnerre, Tornodurum, ville de Champagne, chef-lieu de comté ». Dès le haut Moyen Âge, le pagus tonnerrois (le pagus étant une sorte de « pays » ou de subdivision administrative) vit en équilibriste sur une frontière mouvante. Ce pays est sans cesse « en butte aux visées champenoises et bourguignonnes », tiraillé comme une nappe que deux convives voisins tireraient chacun de son côté sans jamais parvenir à la faire tomber tout à fait d’un seul côté de la table.
Le territoire dessinait un vaste quadrilatère irrégulier, de Vergigny au nord-ouest, Montigny-Montfort au sud, Chaource au nord-est, à Courcelles-Montberthault au sud-sud-est, peuplé d’une quarantaine de localités déjà attestées entre le VIIe et le IXe siècle. C’est au XIe siècle, avec la disparition de la première dynastie comtale et le mariage d’Ermengarde de Tonnerre avec Guillaume Ier que le comté bascule dans le giron de la maison de Nevers, puis dans celui des ducs de Bourgogne. C’est ce qui explique la formule, répétée par les guides touristiques sans qu’ils en mesurent toujours le poids : le Tonnerrois « aux confins de la Bourgogne et de la Champagne » est l’écho de dix siècles d’histoire disputée.
Deuxième pas — La Fosse Dionne, où l’eau garde son secret
Au cœur de cette même colline dort une curiosité, la Fosse Dionne, que tout amateur de mystères devrait vénérer. Cette résurgence vauclusienne, dont le nom viendrait de Fons Divina, la source divine, alimentait déjà l’oppidum antique de Tornodurum avant que la ville moderne ne vienne se blottir tout autour. Ses eaux passent du turquoise à l’émeraude et jaillissent d’un invraisemblable réseau de galeries noyées, qui s’étire sur plus de quarante kilomètres sous le plateau calcaire. Ce labyrinthe n’a jamais consenti à se laisser connaître, malgré plusieurs générations de plongeurs spéléologues depuis le XIXe siècle.

Ce mystère a nourri les légendes. On y raconte le combat de l’évêque saint Pallade contre un serpent basilic tapi au fond de l’eau ; on y raconte aussi l’histoire d’un enfant sauvé des pièces d’or ensorcelées du diable, jetées dans la source où elles seraient encore, quelque part dans le noir. Aménagée en lavoir monumental en 1758, sous une élégante charpente en demi-rotonde, la Fosse Dionne demeure aujourd’hui le cœur battant de la ville, un peu comme si Tonnerre, avant même d’avoir une histoire à raconter, avait d’abord eu besoin d’un puits sans fond pour la garder.
Troisième pas — Marguerite de Bourgogne et son vaisseau renversé
Nulle figure n’incarne mieux la grandeur médiévale de Tonnerre que Marguerite de Bourgogne, comtesse de Tonnerre de 1262 à sa mort. Fille d’Eudes de Bourgogne, comte de Nevers, d’Auxerre et de Tonnerre, elle épouse en 1268 à Trani dans les Pouilles, Charles Ier d’Anjou, frère de Saint Louis et roi de Naples et de Sicile. Elle passe près de vingt ans dans l’une des cours les plus éblouissantes d’Occident avant de revenir en France à la mort de son époux en 1285, et de se retirer dans le comté hérité de sa mère.
Sans enfant, Marguerite met bon ordre à ses affaires et dès 1292, elle partage ses terres (le Perche, le Berry, le comté de Tonnerre) entre ses neveux tout en gardant de quoi bâtir une grande œuvre charitable. En 1293, une charte de fondation, forte de soixante-six articles et validée par le pape Boniface VIII, pose les bases de l’Hôtel-Dieu de Tonnerre, l’Hospice Notre-Dame des Fontenilles. Elle met à disposition des bâtisseurs des moyens considérables, des carrières et bois de Maulnes tout proches aux châtaigniers de Puisaye et au bois d’une forêt du nord de Paris, si bien que le chantier mené tambour battant est achevé en deux ans à peine. En 1295, la Grande Salle accueille ses premiers malades dans une quarantaine de lits.

Le résultat dépasse largement les ambitions d’un hôpital de province. Avec ses cent mètres de long, ses dix-huit mètres de large et sa charpente figurant la carène d’un vaisseau renversé, la Grande Salle de Tonnerre demeure l’un des plus vastes édifices hospitaliers médiévaux d’Europe. Jusqu’à sa mort en 1308, Marguerite y vécut aux côtés des religieuses, soignant les malades, cousant à leurs côtés. Elle repose dans le chœur de la Grande Salle, sous un tombeau détruit à la Révolution puis remplacé au XIXe siècle par un mausolée néoclassique.
Quatrième pas — Marchands, pèlerins et un soupçon de route de la soie
Aux XIIe et XIIIe siècles, toute l’économie de l’Occident semble tenir dans quelques villes de Champagne (Troyes, Provins, Bar-sur-Aube, Lagny) où affluent du printemps à l’automne les marchands flamands chargés de draps et de laine et les marchands italiens porteurs de soieries et d’épices du Levant. Un grand commerce qui avance sur les routes pour les denrées précieuses, sur la Seine et la Marne pour les denrées lourdes, et qui s’appuie déjà sur les lettres de change des changeurs italiens pour éviter aux voyageurs de traîner trop d’or sur des routes peu sûres.
Le Tonnerrois n’accueille pas ces grandes foires, mais il se tient, discret et bien placé, sur les chemins qui y mènent, entre le Bassin parisien, la Champagne méridionale et la vallée de la Saône, porte vers le Midi et vers l’Italie. C’est par ces routes que transitent, de foire en foire, les soieries et les épices venues d’Orient. On peut donc prêter au Tonnerrois médiéval un lien lointain mais bien réel avec cette route de la soie dont les marchandises, relayées depuis la Méditerranée jusqu’aux marchés champenois, irriguaient tout le nord de la France. Vignerons, drapiers et marchands de vin profitent de ce maillage et dès le IXe siècle, les moines des abbayes Saint-Michel de Tonnerre et Notre-Dame de Quincy plantent un vaste vignoble, dont l’actuelle appellation Bourgogne Tonnerre garde encore la mémoire.
Ce bel édifice commercial s’effondre au tournant du XIVe siècle, quand les marchands italiens préfèrent s’installer directement en Flandre et en Angleterre plutôt que de continuer à transiter par la Champagne. Le Tonnerrois garde de cette belle époque une vocation qu’il ne perdra plus jamais, celle du relais, du passage, de l’hospitalité de courte étape.
Sur ces mêmes routes, aux côtés des marchands, marchaient des pèlerins en chemin vers Saint-Jacques-de-Compostelle. Tonnerre se trouve en effet sur l’un des tronçons de la Voie de Vézelay, l’un des quatre grands itinéraires historiques du pèlerinage compostellan en France, inscrit depuis 1998 au patrimoine mondial de l’UNESCO. Partie de la basilique Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay, à quelques kilomètres d’ici, cette voie traverse le Tonnerrois avant de filer vers Auxerre puis vers les Pyrénées. Balisée aujourd’hui sous le nom de GR® 654, elle grimpe toujours depuis la Fosse Dionne jusqu’à l’église Saint-Pierre avant de reprendre sa route vers Chablis, comme un rappel discret que l’hospitalité n’a jamais vraiment quitté ce territoire de passages.
Cinquième pas — Trois châteaux et un rêve italien
Le XVIe siècle offre au Tonnerrois l’un des plus beaux ensembles Renaissance de France, et l’on y entre comme dans une pièce trop richement meublée pour qu’on en fasse le tour en une seule visite. Tout commence avec Antoine III de Clermont-Tonnerre, beau-frère de Diane de Poitiers, qui fait bâtir entre 1542 et 1550 le château d’Ancy-le-Franc, confié à l’architecte italien Sebastiano Serlio venu de la cour de François Ier. Il en résulte un quadrilatère si parfait, organisé autour d’une cour d’honneur aux quatre ailes égales, qu’Androuet Du Cerceau le classera parmi « les plus excellents bâtiments de France » et que l’architecte Lescot s’en inspirera pour reconstruire le Louvre. Antoine de Clermont y fait peindre plusieurs pièces par les artistes de l’école de Fontainebleau, le Primatice en tête, dans l’espoir d’y recevoir Henri III alors roi de Pologne. Le souverain ne viendra jamais mais ses successeurs, Henri IV, Louis XIII puis Louis XIV, y séjourneront tous, comme pour rattraper le rendez-vous manqué.
Proche, le château de Tanlay, ceinturé de larges douves, s’élève entre le XVIe et le XVIIe siècle sur les ruines d’une ancienne forteresse ; propriété de la famille de Coligny au temps des guerres de Religion, il devient le rendez-vous discret des chefs protestants avant de passer en 1705 à la famille du marquis de Tanlay.
Le troisième joyau de cette constellation Renaissance est aussi le plus étrange. Le château de Maulnes à Cruzy-le-Châtel est le seul édifice pentagonal de France, organisé autour d’un puits central de lumière et d’eau que dessert un escalier en spirale traversant le bâtiment de part en part. Cette architecture tient presque de l’énigme, bâtie sur les terres qui fournirent jadis les carrières de Marguerite de Bourgogne. Propriété du Conseil départemental de l’Yonne depuis 1997, il se laisse peu à peu restaurer, comme un vieux livre qu’on recoud page après page.

Ces trois châteaux, complétés par ceux de Nuits et de Béru, font du Tonnerrois l’un des foyers les plus denses de l’architecture Renaissance en Bourgogne, un âge d’or où l’influence italienne rivalise sans complexe avec Fontainebleau.
Cette effervescence touche jusqu’à Vézinnes. Vers 1540, Jean Stuart, capitaine de la garde écossaise de François Ier et descendant d’un cadet de la maison royale d’Écosse venu jadis se réfugier en France auprès de Louis XI, fait bâtir le château des Stuart, en vertu de son mariage avec Claude de Laing, fille d’un archer de cette même garde écossaise, fidèles gardes du corps royaux dont plusieurs officiers reçurent ainsi des terres dans le Tonnerrois en souvenir des Écossais venus au secours de Charles VII pendant la guerre de Cent Ans. Dominant la vallée de l’Armançon, accolé à l’église du village, l’édifice dont il ne subsiste aujourd’hui que deux bâtiments et quatre tourelles percées d’orifices de tir, resta dans la famille Stuart jusque vers 1650. Ce petit château de campagne, modeste à côté de ses grands voisins, mais témoigne qu’au cœur du XVIe siècle, jusque dans ce recoin du Tonnerrois, l’aristocratie de cour venait aussi planter ses tourelles.
Sixième pas — Le vin, les rois, et une vigne qui refusa de mourir
Depuis le haut Moyen Âge et encore aujourd’hui, la vigne façonne le paysage et l’humeur du Tonnerrois. Les moines des abbayes Saint-Michel de Tonnerre et de Quincy, suivant au XIIe siècle les préceptes de Bernard de Clairvaux, perfectionnent la culture en ligne, l’échalassement, les procédés de cuvaison. Le « bon vin de Tonnerre » gagne alors une réputation qui déborde largement la province. Henri IV, le poète Boileau et, plus tard, le chevalier d’Éon lui-même comptent tous parmi ceux qui contribuèrent à le faire connaître dans les capitales d’Europe.
Le vin de Bourgogne connaît une consécration particulière à la cour de Louis XIV, et l’anecdote mérite d’être savourée comme un bon cru. En 1693, Guy-Crescent Fagon, premier médecin du souverain, met en cause le vin de Champagne, qui est alors un vin rouge tranquille, qu’il juge trop prompt à « s’aigrir » et responsable des humeurs mélancoliques du roi. Son ordonnance recommande le vin vieux de Bourgogne comme boisson de régime ; Louis XIV finit par s’y résoudre, entraînant toute la cour dans son sillage. Ce basculement du goût royal accompagne l’essor du vignoble tonnerrois, qui culminera au XIXe siècle et en 1827, il couvre encore près de 5 800 hectares, un océan de vigne, aujourd’hui presque inimaginable.

Cet essor est fauché net par le phylloxéra, puceron ravageur venu d’Amérique qui détruit en quelques décennies près des trois quarts du vignoble français. Identifié en 1868 par le botaniste Jules-Émile Planchon, l’insecte s’attaque aux racines et fait dépérir la vigne sans qu’aucun remède ne parvienne à l’arrêter durablement. Dans le Tonnerrois, le verdict tombe sans appel ; les vignobles de Tonnerre et d’Épineuil sont quasi détruits dans leur totalité. Le greffage méthodique des cépages traditionnels sur des pieds de vigne américains permettra, plus tard, de reconstituer patiemment ce qui pouvait l’être.
Et pourtant une parcelle échappe au désastre général, la vigne de l’Empereur, quarante et un ares plantés en chardonnay vers 1850 sur le vignoble de Tonnerre. Plantée franc de pied, sans le greffage devenu la règle partout ailleurs, elle n’a jamais subi la moindre attaque du phylloxéra et continue aujourd’hui de produire sur ses souches d’origine. Rescapée d’une catastrophe qui a rayé de la carte l’essentiel du vignoble tonnerrois, elle demeure un témoin vivant de ce que fut la vigne d’avant le fléau.
Dans le Tonnerrois, le renouveau se fait attendre. Un gel destructeur, en 1956, achève de décourager les dernières plantations. Il faut attendre la fin des années 1970 pour voir renaître, à Épineuil, une viticulture de qualité fondée sur une sélection rigoureuse des terroirs et des cépages pinot noir et chardonnay, sur des sols kimméridgiens proches de ceux du Chablisien voisin. Aujourd’hui connu sous les appellations Bourgogne Tonnerre et Bourgogne Épineuil, le vignoble tonnerrois retrouve sa splendeur du XIXe siècle, et perpétue la mémoire d’une vigne qui fit la fierté des rois de France.
Septième pas — Le chevalier d’Éon, ou l’art de brouiller les pistes

Le 5 octobre 1728, à l’hôtel d’Uzès de Tonnerre, naît Charles-Geneviève-Louis-Auguste-André-Timothée d’Éon de Beaumont, fils de Louis d’Éon, avocat au Parlement de Paris et maire de Tonnerre, ce même Louis d’Éon qui, en 1758, fera aménager en lavoir monumental la Fosse Dionne. L’enfant serait né « coiffé », recouvert de membranes fœtales qui en dissimulèrent le sexe au médecin de la ville, détail que le futur chevalier prendra bien soin de rapporter lui-même dans ses mémoires, et qui préfigure à merveille l’énigme qui fera toute sa légende. Brillant élève, diplômé en droit civil et en droit canon à vingt et un ans, escrimeur redouté, cavalier accompli, il est repéré par le prince de Conti qui l’introduit dans le Secret du Roi, le réseau d’espionnage personnel de Louis XV.
Sa première mission le conduit en Russie, déguisé en femme sous le nom de « Lia de Beaumont », où il devient un temps lectrice de la tsarine Élisabeth ; il y retourne ensuite comme secrétaire d’ambassade. Capitaine de dragons pendant la guerre de Sept Ans, décoré de la croix de Saint-Louis, il devient ministre plénipotentiaire à Londres où des rumeurs insistantes sur son sexe finissent par empoisonner sa carrière diplomatique. En 1776, un accord conclu avec Louis XV l’oblige à vivre sous habits de femme en échange d’une pension viagère ; durant quarante-neuf ans il avait vécu en homme, il en passera trente-trois en femme, sans jamais que l’on sache tout à fait qui, du costume ou de l’homme, menait la danse.
Exilé en Bourgogne à partir de 1779, il est assigné à résidence à Tonnerre où il plante des vignes, s’occupe de ses terres et se compose un arbre généalogique flatteur, avant d’être autorisé à rentrer à Paris en 1783. Ses dernières années, à Londres et jusqu’à sa mort en 1810, sont marquées par la pauvreté et par des combats d’escrime publics, dont un duel resté célèbre face au chevalier de Saint-Georges devant le prince de Galles,. Ce n’est qu’après son décès qu’un collège de médecins établira formellement qu’il était « de sexe masculin et parfaitement constitué », mettant fin, un peu tard, à des décennies de spéculation. Tonnerre honore aujourd’hui sa mémoire.
Huitième pas — Le canal, ou soixante ans de patience
L’idée d’un canal reliant l’Yonne à la Saône remonte au règne d’Henri IV, vers 1605. Il faut attendre 1773 pour que Louis XV signe enfin l’édit ordonnant sa réalisation. Le trésor royal prend en charge le versant Yonne, les états de Bourgogne le versant Saône. Les premiers coups de pioche sont donnés en 1777 sur la section La Roche-Tonnerre, mais dans le Tonnerrois proprement dit, les travaux ne débutent réellement qu’en 1791 pour être interrompus dès l’année suivante par la Révolution.
Le chantier ne reprend qu’en 1809, sous l’Empire. L’Hôtel-Dieu et la ville doivent alors céder plusieurs parcelles touchées par le nouveau tracé ; les ingénieurs des Ponts et Chaussées, installés en bordure de bief face à l’hôpital, deviennent une autorité locale incontournable en matière d’architecture. C’est d’ailleurs à l’un d’eux, l’ingénieur Foucherot, que l’hôpital demande en 1810 d’étudier un projet de mausolée pour Marguerite de Bourgogne, dont le tombeau médiéval avait été détruit pendant la Révolution.
Le tronçon Migennes-Tonnerre ouvre à la navigation en 1822 ; il faut ensuite percer, entre 1826 et 1832, le tunnel de Pouilly-en-Auxois, avant que le canal de Bourgogne ne soit enfin livré à la navigation sur toute sa longueur le 2 janvier 1833 : 242 kilomètres, 189 écluses, un dénivelé de près de trois cents mètres sur le versant Yonne. Ce chantier, de l’intention royale à l’inauguration, aura occupé près de soixante ans et cinq régimes politiques différents, et reste aujourd’hui l’un des traits les plus reconnaissables du paysage tonnerrois.
Neuvième pas — Desnos, Foujita et une équipée bourguignonne
En plein cœur des Années folles, le Tonnerrois accueille, le temps d’un été, l’un des duos les plus fameux de l’avant-garde parisienne. Le 17 août 1930, le poète surréaliste Robert Desnos, intime depuis 1928 du peintre japonais Tsuguharu Foujita et de sa compagne Lucie Badoud, dite Youki, improvise avec eux et le neveu du peintre une randonnée à travers la Bourgogne, à pied, en train, parfois en voiture, pour fuir la chaleur de Paris et retrouver « le pays du vin » qu’ils aiment tant. Le voyage commence précisément à Tonnerre, avant de se poursuivre vers Chablis, Noyers-sur-Serein, Avallon, Vézelay, Nuits-Saint-Georges et Beaune, comme un petit théâtre ambulant traversant la province, sac au dos et gobelet en poche.
Desnos racontera cette équipée dans un texte publié plus tard sous le titre Voyage en Bourgogne, plein d’humour et d’insouciance, où il se met en scène en organisateur facétieux du petit groupe. Le contexte affectif n’est pas moins romanesque. Youki, d’abord modèle puis épouse de Foujita, deviendra bientôt la compagne de Desnos lui-même, après le départ du peintre pour le Japon en 1931. Le passage de ces figures de l’École de Paris par Tonnerre, point de départ de leur échappée, ajoute au Tonnerrois une page inattendue de l’histoire littéraire et artistique du XXe siècle, entre poésie surréaliste et peinture japonaise de Montparnasse.
Dixième pas — 1944, l’ombre et la lumière
Il est un tiroir qu’on n’ouvre pas avec la même légèreté que les autres. Le débarquement de Normandie provoque, dès le 7 et le 8 juin 1944, des soulèvements précoces dans le Tonnerrois et l’Auxerrois, bien avant la libération générale du département à la mi-août. Autour de Tonnerre, plusieurs mouvements de résistance se sont structurés depuis 1943 : les Francs-tireurs et partisans (FTP), et le réseau Libération-Nord, implanté localement dès juin 1943 sous l’impulsion de Jean Chapelle, connu sous le nom de guerre de « Verneuil », qui organise notamment les maquis Garnier, Aillot et Horteur dans les environs.
La libération de la ville se déroule dans des circonstances particulièrement heurtées, entre le 25 et le 29 août 1944. Le 25 août en fin d’après-midi, la compagnie FTP Rouget de Lisle entre dans Tonnerre après avoir libéré Chablis, où se trouve déjà un petit détachement blindé américain. Le lendemain matin, alors que la ville commence à se pavoiser aux couleurs de la Libération, sept prisonniers allemands sont fusillés sur ordre du capitaine FTP Magendie, malgré les protestations de plusieurs personnalités tonnerroises. Cet épisode provoque une rupture ouverte avec les hommes de Verneuil, seuls à Tonnerre où la répartition prévue par l’état-major FFI départemental ne sera, de fait, jamais respectée. Les combats se poursuivent jusqu’au 29 août, date du dernier accrochage du Tonnerrois, à Saint-Martin-sur-Armançon, qui coûte la vie à deux résistants. Au total, ces quelques jours de libération auront fait, à Tonnerre et dans ses environs immédiats, huit résistants tués, cinq civils et sept prisonniers allemands.
Cette mémoire reste vivante à Tonnerre. À la Maison de Pierrot, l’exposition-musée « De l’ombre à la lumière », présentée notamment lors des Journées du patrimoine, propose une plongée immersive dans ces années d’Occupation et de Résistance. On y trouve des reconstitutions fidèles d’un bar clandestin et d’un appartement typique des années 1940, complétées par les maquettes détaillées d’avions de la Seconde Guerre mondiale réalisées par Arthur. Un hommage local, discret et sincère, rendu à celles et ceux qui ont fait la Résistance dans le Tonnerrois.
Encore un pas, sans être au bout du chemin
De ce long dialogue entre Champagne et Bourgogne, le Tonnerrois a hérité un patrimoine d’une densité rare pour un territoire rural : une source qui ne livre jamais tout à fait son secret, l’Hôtel-Dieu d’une reine devenue infirmière, trois châteaux Renaissance et une tourelle discrète à Vézinnes, un ruban de canal posé patiemment sur la carte, un vignoble ressuscité et une vigne miraculée, un espion habillé en femme, deux artistes égarés sur les routes de Bourgogne, et la mémoire, toujours vive, de ceux qui résistèrent. C’est cette même terre de carrefour, façonnée par dix siècles de tensions et d’échanges entre deux provinces, que l’on retrouve aujourd’hui dans le charme tranquille des villages du Tonnerrois, dont Vézinnes où les Clos Rougeot perpétuent, à leur échelle, cette vieille tradition d’hospitalité et d’ouverture aux voyageurs venus d’ici et là.
